Me maquiller:

Elle était là, plantée au milieu de l’allée, à coté des caisses, son panier posé par terre à ses pieds. Le supermarché était bondé. 16 heures, un samedi après-midi. L’heure où l’on va faire ses courses pour la semaine comme tout le monde. Caisse moins de dix articles. La file s’allongeait jusque dans les rayons, tant et si bien qu’il était impossible de vouloir passer de l’un à l’autre par cette allée. Il fallait faire le grand tour. Blonde, les cheveux longs tombant sur des épaules un peu voûtées, petite, la taille fine, vêtue d’un tailleur marron bien coupé, elle poussait de temps en temps son panier du pied. Je la voyais de dos. J’étais à trois mètres d’elle, à dix paniers d’écart. Elle tenait d’une main une petite glace et de l’autre, un rouge a lèvre et se maquillait lentement, avec délectation, ignorant l’agacement des clients qui lui disaient d’avancer. Etait-ce un endroit pour se maquiller ? Je remarquais le regard moqueur et méprisant des clients qui l’observaient en douce. Cette femme m’intriguait. J’essayais d’apercevoir son visage dans la glace mais sans succès. Pourquoi ce besoin impérieux à un moment si peu propice. Quel pouvait être le dilemme de cette personne ? A qui voulait-elle plaire, seule au milieu de la foule. Je me suis mise à penser à toutes ces femmes qui, pour se rassurer, s’astreignaient plusieurs fois par jour à maquiller leur visage pour paraître une autre, qui se couchaient ainsi le soir et se réveillaient tôt le matin pour recommencer afin que jamais, leur vrai visage ne puisse être découvert et que jamais la beauté potentielle de celui qu’elles avaient peur de montrer ne soit révélée, persuadées que le faux vrai est préférable au vrai sonnant faux. Avaient-elles tort ? Le doute s’insinuait en moi parfois. La vérité était-elle toujours la meilleure voie ? Je me sentais prisonnière de mes certitudes. Ne fallait-il pas cacher le vide de son existence pour laisser croire que l’on est quelqu’un ? Etait-il concevable de se montrer nue ? Le risque de disparaître était grand, trop grand pour y poser sa tête. Le corps, c’était plus facile, quoique… La femme était tellement absorbée, isolée dans son monde que maintenant, les clients la contournaient et la dépassaient, l’ignorant comme un obstacle gênant dont il fallait s’accommoder. Je parvins à son niveau, juste derrière elle et je m’immobilisais soudain. Je venais d’entrevoir le reflet de son visage dans la glace. La peau parcheminée, recouverte d’une couche de fond de teint épaisse, craquelée de mille parts par des rides profondes, les lèvres peintes en rouge vif outrageusement dessinées, prises de tremblement par intermittence et au milieu de ce tableau tragique, deux yeux bleus, brillants, perdus, qui en m’apercevant, se tournèrent vers moi et me fixèrent, me transpercèrent…. Je voyais maintenant devant moi, le visage d’une très vieille femme. Elle avait au moins quatre-vingt ans, deux fois plus que moi. Une vie derrière elle et le vide devant. Elle n’arrivait plus à avancer, car il fallait sauter maintenant et elle ne voulait pas. Non, par tous les moyens dont elle disposait, par tous les artifices que la vie lui avait donnés, elle essayait de se raccrocher. Mais une force derrière elle la poussait irrésistiblement, inéluctablement. Trop faible, elle cherchait une perche à laquelle elle pourrait s’agripper. Je lus sur son visage la peur. Peur de mourir noyée de solitude. Et de cette bouche monstrueuse, sanglante, agonisante, prise au piège de la vie, j’entendis un cri qui appelait au secours. Ce cri était strident mais personne ne l’entendait, personne. Et moi, incapable de l’arrêter où plutôt n’en ayant pas la volonté, moi qui entendais son appel, je me suis bouché les oreilles. Et moi aussi, comme les autres, je l’ai contournée, je l’ai ignorée et j’ai déposé mes articles sur le tapis roulant. Parvenue à ma voiture en courant, je me suis assise sur le siège avant et j’ai vite refermé la porte. Cette rencontre m’avait bouleversée. Les vitres embuées par le froid environnant m’isolaient du monde extérieur, me libéraient des regards inopportuns. A l’abri, dans cet habitacle de tôles et de verre, je me suis mise à pleurer silencieusement, sans percevoir les larmes qui envahissaient mon visage. Au bout de quelques minutes, me ressaisissant, j’ai rabattu la glace du siège conducteur pour me regarder. Et ce que je vis confirma mes doutes. Des cheveux blonds, des yeux bleus brillants d’angoisse, une peau fine, transparente et des lèvres minces, à peine visibles. Etait-ce moi ? Quelle était cette image ? Je ne pouvais pas rentrer ainsi à la maison, aussi transparente qu’une goutte de pluie sur le rebord d’une vitre et qui en glissant perd sa matière et s’évapore. J’étais là, j’existais… Il fallait que je lui prouve, il fallait qu’il me voit. Ce n’était plus possible. Je ne pouvais plus accepter d’être l’ombre de son ombre. Comment lui faire comprendre …. Furtivement, honteusement, en prenant soin de ne pas me faire remarquer, comme si j’accomplissais un sacrilège, comme si le monde entier me désavouait, j’ai sorti de mon sac le rouge que je venais d’acheter au super marché et je l’ai posé sur mes lèvres. Un peu à l’envers, comme une débutante. Un soupçon de poudre sur mes joues, du mascara sur mes cils. La glace me disait que c’était mieux, beaucoup mieux. Un sentiment de bien- être m’envahit soudain. J’avais osé, je réussissais à accepter l’évidence, à bousculer mes habitudes. Un sourire timide se dessina sur mes lèvres colorées et me réconforta.

Publié dans : Non classé |le 28 mars, 2010 |Pas de Commentaires »

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